Le jour de l’enterrement, ils se tenaient la main. Trois mois plus tard, ils ne se parlaient presque plus. Elle lui reprochait sa froideur ; il lui reprochait de « ne plus penser qu’à ça ». Aucun des deux ne s’était trompé de partenaire : ils traversaient simplement le même deuil à deux vitesses différentes. La mort d’un parent est l’un des événements qui déstabilisent le plus durablement un couple, et pourtant c’est l’un des moins souvent nommés en consultation. On vient parler de disputes, de sexualité en berne, de distance — et la perte, survenue six mois ou deux ans plus tôt, apparaît en creux, comme une ligne de faille jamais réparée.
Dans mon cabinet du 4 rue de Berri, Paris 8e, je reçois régulièrement des couples de 35 à 60 ans qui viennent pour « un problème de communication » et découvrent, au fil des séances, que leur relation s’est figée au moment où l’un des deux a perdu son père ou sa mère. Cet article explore ce que le deuil fait à la vie conjugale, comment reconnaître le moment où il faut se faire aider, et de quelle manière une thérapie de couple peut transformer cette épreuve en point d’appui plutôt qu’en point de rupture.
Pourquoi la perte d’un parent secoue autant la vie à deux
On imagine volontiers que le deuil est une affaire individuelle, vécue à l’intérieur, dont le conjoint serait le témoin bienveillant. En réalité, la mort d’un parent redistribue toutes les places du système familial, et le couple en est la première caisse de résonance.
La génération d’avant disparaît, et l’on avance d’un cran
Perdre un père ou une mère, c’est cesser d’être l’enfant de quelqu’un. Cette bascule, souvent silencieuse, réveille des questions vertigineuses : qui suis-je maintenant que celui ou celle qui m’a précédé n’est plus là ? Ai-je fait de ma vie ce que je voulais ? Beaucoup de remises en question conjugales majeures — projet d’enfant réactivé, envie de déménager, questionnement sur le métier, parfois envie de partir — surgissent dans les dix-huit mois qui suivent la mort d’un parent. Le conjoint reçoit alors de plein fouet des décisions qui semblent sortir de nulle part, alors qu’elles sont des tentatives, maladroites mais légitimes, de répondre à une angoisse de finitude.
Deux styles de deuil qui se heurtent
Les recherches en psychologie du deuil décrivent des styles très contrastés de traversée : certaines personnes ont besoin de dire, de pleurer, de raconter en boucle ; d’autres ont besoin d’agir, de trier les papiers, de vider la maison, de reprendre le travail vite. Aucun de ces deux styles n’est pathologique, mais lorsqu’ils cohabitent dans un couple, chacun lit l’attitude de l’autre comme un manque d’amour. « Il n’a même pas pleuré » se traduit intérieurement par « il ne ressent rien, donc il ne me comprendra jamais ». « Elle ne se relève pas » devient « je vais devoir porter la maison tout seul ». C’est la superposition de ces deux lectures erronées qui installe la distance, bien plus que la perte elle-même.

Le conjoint devient l’unique contenant émotionnel
Après quelques semaines, l’entourage cesse d’appeler. Les collègues n’osent plus aborder le sujet. Le conjoint se retrouve seul dépositaire d’une douleur qui, elle, n’a pas diminué — et il tient, jusqu’au jour où il n’en peut plus. La fatigue de compassion existe aussi dans le couple : à force d’être le soutien, on finit par s’épuiser, culpabiliser de son épuisement, et se retirer. Ce retrait est alors vécu par l’endeuillé comme un abandon, au pire moment.
L’intimité s’éteint sans que personne n’ose en parler
Le désir est l’une des premières fonctions à se retirer pendant un deuil : anhédonie, fatigue, sentiment d’indécence à éprouver du plaisir alors que l’on vient d’enterrer sa mère. Une longue interruption de la vie sexuelle est normale dans les mois qui suivent une perte ; ce qui pose problème, c’est le silence qui l’entoure. Les enquêtes de l’Inserm sur les activités sexuelles en France rappellent d’ailleurs que la fréquence des rapports varie fortement selon les périodes de vie : ce n’est pas la baisse qui casse un couple, c’est l’interprétation que chacun en fait dans le silence. Quand l’arrêt n’est pas nommé, il devient au bout de quelques mois une nouvelle norme, très difficile à défaire.
Les signes qu’il est temps de consulter à deux
Un deuil n’a pas besoin d’un thérapeute pour se faire ; l’immense majorité des personnes le traversent avec leurs propres ressources et le soutien de leurs proches. C’est lorsque le deuil se met à circuler dans le couple sous forme de reproches, de silence ou d’évitement qu’un accompagnement devient utile. Quelques repères concrets :
- Vous ne parlez plus jamais du parent disparu, ou son nom déclenche systématiquement une dispute.
- Les conflits portent sur des sujets périphériques — l’héritage, la fratrie, la maison de famille, le rangement des affaires — avec une intensité disproportionnée.
- L’un de vous a le sentiment d’être « de trop » dans la douleur de l’autre, ou au contraire de devoir écourter son chagrin pour ne pas peser.
- La vie sexuelle est à l’arrêt depuis plus de six mois et aucun des deux n’ose relancer le sujet.
- Des décisions lourdes (séparation, déménagement, changement professionnel) sont envisagées dans l’urgence, sans avoir pu être posées à deux.
- Des signes de souffrance persistante apparaissent : troubles du sommeil durables, perte d’élan vital, irritabilité constante. Dans ce cas, un avis médical est nécessaire en parallèle : l’Assurance Maladie décrit les dispositifs d’accompagnement disponibles sur sa page fin de vie et deuil.
Consulter tôt n’est pas un aveu de fragilité. C’est souvent ce qui évite qu’une année difficile ne se transforme en trois années de malentendus sédimentés — le schéma que je décris dans mon article sur les disputes qui tournent en boucle dans le couple.
L’approche Ataméa : faire de la perte un lieu de rencontre
Mon travail ne consiste pas à « accélérer » un deuil, ni à décider lequel des deux a raison. Il consiste à redonner au couple un espace où la douleur peut exister sans écraser la relation.
1. Traduire les reproches en besoins
« Tu es froid » veut souvent dire « j’ai peur d’être seule avec ça ». « Arrête d’en parler » veut souvent dire « je ne sais pas quoi faire de mon impuissance ». Le premier travail est un travail de traduction : apprendre à formuler la demande qui se cache derrière l’attaque. C’est un apprentissage très concret, que j’aborde en détail dans cet article consacré aux reproches, et qui produit des effets dès les premières séances.
2. Différencier les deux deuils
L’un pleure un père ; l’autre pleure un beau-père, une place, parfois un soulagement coupable si la relation était conflictuelle. Reconnaître que le conjoint a lui aussi perdu quelque chose est souvent un moment charnière de la thérapie. Le beau-fils ou la belle-fille qui a accompagné la fin de vie porte fréquemment une fatigue et une tristesse que personne n’a légitimées, faute de « droit » à ce chagrin.
3. Reconstruire des rituels de couple
Le deuil dévore le temps commun : démarches, fratrie, maison à vider. Nous reconstruisons délibérément des espaces qui n’appartiennent pas à la perte — un dîner, une marche hebdomadaire, un moment sans téléphone. Ces rituels ne sont pas de la décoration : ils rappellent au corps et à l’esprit que la relation existe en dehors de l’épreuve.
4. Reprendre l’intimité par le toucher, pas par la performance
C’est ici que ma double casquette de thérapeute de couple et de sexothérapeute change la donne. Plutôt que de « remettre la sexualité au programme », nous repartons du contact non sexuel : la main, l’épaule, la présence physique silencieuse. Le désir revient rarement sur commande ; il revient quand le corps redevient un lieu sûr. Pour beaucoup de couples endeuillés, retrouver la tendresse précède de plusieurs semaines le retour de la sexualité, et c’est un ordre qu’il faut respecter.

Comment se déroule l’accompagnement, au cabinet ou en visio
La première séance dure 60 minutes et se déroule à deux. Elle sert à poser l’histoire : quand la perte est-elle survenue, comment chacun l’a vécue, ce qui a changé dans la relation depuis. Je propose ensuite un cadre clair — généralement des séances tous les quinze jours, sur trois à six mois — avec un objectif défini ensemble plutôt qu’un accompagnement indéfini.
Le cabinet se trouve au 4 rue de Berri, dans le 8e arrondissement de Paris, à deux pas des Champs-Élysées, accessible depuis Saint-Philippe-du-Roule, George V et Charles-de-Gaulle-Étoile. Pour les couples de Neuilly, Levallois, Boulogne ou de l’ouest francilien, la thérapie de couple se pratique aussi bien en téléconsultation, ce qui permet de tenir un rythme régulier même en période de démarches successorales ou de déplacements. Les séances en visio sont particulièrement adaptées lorsqu’un des deux conjoints doit se rendre fréquemment en province pour s’occuper de la maison familiale.
Un point de méthode important : je travaille aussi, ponctuellement, en séance individuelle lorsque l’un des deux a besoin d’un espace propre pour son deuil, avant de revenir au travail conjugal. Le couple reste le patient, mais le rythme de chacun est respecté.
Ce qui distingue ma pratique
Je suis sexothérapeute et thérapeute de couple, installée à Paris 8e, et j’interviens régulièrement dans les médias — notamment sur CNEWS — sur les questions de conjugalité et d’intimité. Cette double compétence est décisive dans les situations de deuil : là où un accompagnement centré uniquement sur la parole laisserait la question du corps de côté, je peux travailler simultanément le lien émotionnel et le lien charnel, qui se sont éteints ensemble et qui doivent souvent se rallumer ensemble.
Ma pratique est directe, structurée et sans jargon. Je ne cherche pas à savoir qui a tort ; je cherche à comprendre ce que chacun essaie de protéger. Et je pose un cadre : des objectifs, un nombre de séances estimé, des points d’étape. Les couples qui viennent me voir après un deuil ont besoin d’un repère stable, pas d’un espace de plus où tout flotte.
Questions fréquentes
Combien de temps après le décès faut-il attendre pour consulter à deux ?
Il n’y a pas de délai. Certains couples viennent trois semaines après, en pleine tempête, pour éviter que les malentendus ne s’installent ; d’autres arrivent deux ans plus tard, quand ils constatent que « plus rien n’est comme avant ». Le bon moment est celui où le deuil commence à abîmer la relation, pas une date sur le calendrier.
Mon conjoint refuse de parler de sa mère. Puis-je venir seule ?
Oui. Une première séance individuelle permet souvent de comprendre ce qui bloque et d’assouplir la demande. Beaucoup de conjoints réticents acceptent de venir une fois « pour accompagner », puis restent parce que l’espace s’avère moins intrusif qu’ils ne le craignaient.
Est-ce normal de ne plus avoir de désir depuis le décès ?
Oui, c’est extrêmement fréquent et cela ne préjuge en rien de la solidité de votre couple. Le corps met en pause ce qui n’est pas vital tant que l’organisme est en état d’alerte. Ce qui mérite attention, c’est la durée et surtout le silence : quand aucun des deux n’ose aborder le sujet, l’absence devient un mur.
Les conflits d’héritage relèvent-ils de la thérapie de couple ?
Ils y ont pleinement leur place. Les questions successorales concentrent en général tout ce qui n’a pas pu se dire : loyautés familiales, rivalités anciennes, sentiment d’injustice. Le travail thérapeutique ne remplace pas le notaire, mais il permet que les décisions patrimoniales ne se prennent pas sous le coup de la colère.
Et si je pense que c’est trop tard pour nous ?
C’est une pensée fréquente en fin de première année de deuil, et elle est rarement fiable. Le deuil rétrécit l’horizon et fait paraître définitif ce qui est conjoncturel. Quelques séances suffisent souvent à distinguer une lassitude liée au deuil d’une véritable fin de couple — et cette distinction, à elle seule, vaut la démarche.
Vous traversez un deuil et votre couple s’est éloigné ?
Un premier rendez-vous permet de poser les choses et de repartir avec un cap clair.
Cabinet 4 rue de Berri, Paris 8e — ou en téléconsultation.

Une dernière chose, qui revient presque à chaque fin d’accompagnement : les couples qui traversent ensemble la mort d’un parent en sortent rarement identiques, mais très souvent plus solides. Non parce que l’épreuve les aurait « renforcés » — cette idée est un peu courte — mais parce qu’ils ont appris à se montrer l’un à l’autre dans un état de vulnérabilité qu’ils s’étaient jusque-là épargné. C’est cela, concrètement, qu’un accompagnement rend possible.
Cet article a une visée informative et ne remplace pas un avis médical. En cas de détresse importante, d’idées suicidaires ou de situation de violence, contactez immédiatement un professionnel de santé, le 15, ou le 3114 (numéro national de prévention du suicide, 24h/24).
Références bibliographiques
- Assurance Maladie — Fin de vie, deuil : droits et démarches, ameli.fr.
- Inserm / Santé publique France / ANRS — Contexte des sexualités en France (CSF 2023), activités sexuelles.
- Stroebe M. & Schut H., « The Dual Process Model of Coping with Bereavement », Omega — Journal of Death and Dying, 1999.
- Bowlby J., Attachement et perte, tome 3 : la perte, PUF, 1984.
- Hanus M., Les deuils dans la vie, Maloine, 2006.
